Les bases du numérique écoresponsable

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Publié le 03 mai 2022

Les enquêtes reprennent chez Hippocampe ! Cette fois-ci, on s'attaque au numérique écoresponsable. Un sujet d'autant plus important vu l'ampleur que prend ce secteur... Et vu le dernier rapport du GIEC. Dans ce premier épisode, on parle des enjeux et des pistes pour le numérique de demain.

Enquêtes éthiques d'Hippocampe
Enquêtes éthiques d'Hippocampe
Hippo'dcast [Focus écologique - Numérique écoresponsable] - épisode 1
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Voici le premier épisode de cette nouvelle enquête sur le numérique écoresponsable. Dans cette série, Marine et Lili, nos deux acolytes du pôle communication, se penchent sur l’impact environnemental du numérique.

Evidemment, les enjeux sociétaux et environnementaux sont intrinsèquement liés, comme vous le découvrirez dans cet épisode.

Dans cet épisode, vous retrouverez :

  • Tristan Nitot, animateur du podcast l’Octet Vert et entrepreneur
  • Christophe Clouzeau, Expert green UX et éco-conception numérique chez Temesis
  • Margo Chaillou, co-fondatrice et CEO de Improved Impact
  • Ferréole Lespinasse, conseillère en sobriété éditoriale, refonte de site internet, rédaction et production de contenus
  • Agnès Crepet, head of software longevity et IT pour Fairphone
  • Anne Rabot, experte Green IT, directrice RSE et relation client de Resilio
  • Richard Hannah, chargé de mission numérique écoresponsable à la DINUM et co-animateur technologie
  • Florian Doyen, fondateur de “Challenge for earth”, animateur fresque du climat et conseiller environnemental
  • Murielle Timsit, consultante indépendante en sobriété et responsabilité numérique

 

Un épisode qui permet de poser les bases. En effet, on fait le point sur l’impact du numérique sur l’environnement. On y expose aussi les enjeux et les piliers d’un numérique plus responsable.

Bonne lecture et bonne écoute !

 

Plan :

Retranscription épisode 1 : les bases du numérique écoresponsable

  1. Introduction
  2. Comprendre l’impact du numérique sur le changement climatique
  3. Le numérique responsable en réponse à la crise environnementale
  4. Topo sur la pollution numérique
  5. Les enjeux du numérique
  6. Les leviers pour construire le numérique de demain
  7. Conclusion

 


Retranscription épisode 1 : les bases du numérique écoresponsable

Introduction

Marine [00:00:20]

Tous les trois mois, on explore une nouvelle initiative éthique que l’on veut mettre en place dans l’agence. L’occasion de sensibiliser et de se former pour accélérer notre transition éthique.

Et quoi de mieux pour se former que de faire intervenir des expertes et experts passionnés par ces différents sujets. Vous aussi, vous voulez rendre vos pratiques plus éthiques ?

Alors plongez avec nous dans l’enquête. On vous embarque dans nos rencontres et nos échanges à travers une série de podcasts qui vous accompagnent au cœur de nos enjeux éthiques. De quoi vous inspirer avec des solutions concrètes pour votre activité professionnelle.

 

Lili [00:00:51]

Ce trimestre, on plonge dans la dimension éco responsable du numérique éthique.

Pollution numérique, web écoresponsable, sobriété numérique, écoconception… Bref, on mène l’enquête pendant trois mois pour creuser et approfondir les différents enjeux sur le sujet.

Quels sont les impacts du numérique sur l’environnement ? Où en est le cadre légal et quels sont les enjeux politiques ? Comment pouvez-vous agir à un niveau personnel et professionnel ? Qu’est-ce qu’on va appliquer concrètement à l’agence ?

Vous allez découvrir tout ça dans cette série de quatre épisodes. On espère qu’elle vous sera utile pour rendre vos pratiques professionnelles et personnelles plus responsables.

Avant de rentrer dans le vif du sujet. On tient à clarifier un peu la différence entre numérique responsable et écoresponsable.

La responsabilité dans ce contexte englobe non seulement l’aspect environnemental, mais aussi les aspects sociétaux et économiques, alors que l’éco responsabilité est exclusivement focalisée sur l’environnement.

Dans cette série, on se concentre donc uniquement sur l’impact environnemental du numérique. L’idée étant de traiter une dimension par série pour dresser un portrait du numérique responsable au fil des enquêtes.

 

Lili [00:02:06]

Dans le premier épisode de cette série sur le numérique écoresponsable, on pose les bases. L’objectif de cet épisode, c’est de comprendre les enjeux environnementaux liés au numérique.

Nous allons donc examiner la relation entre le numérique et le bouleversement climatique en cours. On va aussi parler de pollution numérique et notamment découvrir ce qui se cache derrière.

Nous allons aussi aborder de grands concepts comme la sobriété numérique, l’obsolescence programmée et la transition numérique et écologique. Des leviers pour répondre aux grands enjeux climatiques que pose le numérique.

L’idée avec ce premier épisode, c’est que l’on parte toutes et tous sur la même base de connaissances pour la suite de la série.

Pour cet épisode, nous sommes accompagnées […] d’une sacrée équipe pour vous faire réaliser l’importance de s’orienter vers un numérique plus écoresponsable.

 

Comprendre l’impact du numérique sur le changement climatique

Lili [00:04:01]

Avant de rentrer dans le vif du sujet. Un peu de contextualisation pour comprendre l’impact du numérique sur les bouleversements climatiques en cours. Pour ça, on a demandé à Tristan de nous éclairer.

 

Tristan [00:04:13]

Toute activité humaine, et en particulier industrielle et à grande échelle (comme le numérique, mais aussi comme le transport, le logement, etc.) a un impact sur le changement climatique.

Pourquoi ? Parce qu’utiliser du numérique, ça veut dire que déjà on a construit les équipements numériques. C’est-à-dire qu’on est allés creuser dans le sol pour prendre les minerais qui sont nécessaires à la fabrication de tout ce matériel numérique.

Et puis ensuite, il a fallu fabriquer, sur la base de ces minerais, le matériel : les PC, les écrans, les télévisions, le réseau, les datacenters, les serveurs qui sont dans les datacenters.

Fabriquer tout ça, les transporter. Parce que les minerais peuvent venir d’Afrique, d’Amérique du Sud. Et puis ça va en Chine, où c’est fabriqué.

Et ensuite c’est dispatché dans le monde, où c’est utilisé. Déjà tout ça, c’est beaucoup d’émissions de gaz à effet de serre.

Et ensuite il y a une phase d’utilisation. Ça y est, l’équipement est arrivé chez moi ou au bureau. Je l’utilise. Ça consomme de l’énergie. Et cette énergie, elle va de pair avec une émission de gaz à effet de serre.

Un peu moins en France parce qu’on a beaucoup de nucléaire. C’est une énergie qui produit peu de gaz à effet de serre quand on s’en sert. Mais dans les autres pays, un peu partout, que ce soit l’Australie, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Pologne, l’électricité est très souvent faite sur la base de charbon ou de gaz.

Brûler du charbon et du gaz, ça génère du CO2. Ça va dans l’atmosphère et ça reste très longtemps. Le dioxyde de carbone, CO2, ça reste à peu près une centaine d’années dans l’air avant de se désagréger. Et pendant 100 ans, ça provoque de l’effet de serre.

Donc voilà comment quelque chose qu’on dit souvent immatériel, dématérialisé, pour utiliser du numérique, en fait, ça ne dématérialise pas. On utilise d’autres technologies au lieu du papier. On utilise du silicium, du métal et des plastiques, etc., qui sont aussi très polluants et très émetteurs de gaz à effet de serre.

 

Lili [00:06:32]

On réalise à quel point le numérique a son rôle à jouer dans la crise climatique. Cependant, Tristan nous rappelle qu’il ne joue pas (que) le mauvais rôle. Il aime d’ailleurs dire que le numérique est à la fois le remède et le poison.

 

Tristan [00:06:45]

Le numérique a une position qui est très paradoxale par rapport aux changements climatiques. Dans une certaine mesure, le numérique provoque des gaz à effet de serre, des émissions de CO2, et donc contribue au changement climatique.

Mais par ailleurs, le numérique peut aider par certaines manières à réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Par exemple, le fait qu’actuellement on n’ait pas fait de déplacement pour se rencontrer, mais qu’à la place, on se rencontre en visioconférence, eh bien, ça évite d’émettre des gaz à effet de serre, où je prends ma voiture pour qu’on se retrouve etc.

Donc voilà, le numérique, très concrètement, à cet instant T, il est pratique et il réduit les émissions de gaz à effet de serre.

De la même façon, nos auditeurs vont juste télécharger un fichier de quelques mégaoctet pour écouter ce podcast. Plutôt que de se déplacer, assister à une conférence ou à une table ronde qu’on ferait ensemble. Donc, c’est aussi une réduction de gaz à effet de serre.

Il y a plein d’autres exemples. Back Market, la plateforme qui permet d’acheter des équipements numériques d’occasion. Eh bien, elle est géniale parce qu’elle permet de faire durer plus longtemps l’équipement.

Et donc on a émis du CO2, des gaz à effet de serre pour fabriquer cet équipement. Mais plus on le fait durer, plus on amorti dans le temps ces émissions et moins on a besoin de créer un nouvel équipement qui, à son tour, va émettre des gaz à effet de serre lors de sa fabrication.

Donc, le réemploi du matériel, rendu possible à plus grande échelle par des plateformes de réemploi type Back Market, ça aide à limiter les émissions de gaz à effet de serre.

 

Le numérique responsable en réponse à la crise environnementale

Lili [00:08:30]

On se rend donc bien compte que le numérique peut avoir un impact positif ou négatif selon l’utilisation que l’on en fait. La solution, du coup, c’est de se tourner vers un numérique plus responsable.

Nous avons demandé à nos intervenants et intervenantes leur définition d’un numérique responsable. Ferréole nous rappelle la définition donnée par le gouvernement.

 

Ferréole [00:08:51]

C’est déjà une définition qui est adoptée par le gouvernement, qui dit que c’est une démarche d’amélioration continue pour améliorer l’empreinte écologique et sociale du numérique.

Donc d’après moi, ce sont des réflexions qui visent à réduire cet impact, qui portent tout autant sur la conception des services et des sites, sur le matériel. Par exemple, choisir des smartphones reconditionnés, éviter de renouveler trop souvent le matériel.

Et il y a également la réflexion sur les données, à la fois en tant que producteur [ou productrice] de contenus : de veiller à une diffusion raisonnée de contenus, à ne pas produire du contenu inutile.

Et, en tant qu’usager : veiller aux flux de données, à ne pas envoyer des pièces jointes trop lourdes, des mails inutiles, des partages inutiles sur les réseaux sociaux.

Pour moi, la notion de numérique responsable aussi, ça vise à avoir une réelle réflexion sur la souveraineté numérique. Refuser la toute-puissance des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).

Comment on peut justement éviter le recours systématique aux GAFAM ? Parce qu’on l’a vu, notamment ces derniers temps, il y a pas mal de censure dès qu’il y a une pensée alternative. Il y a également le pillage des données.

Et puis, il y a aussi toute la question, quand je pense aussi à ces modes de communication alternatifs, au-delà de la censure, c’est aussi comment faire demain si nous n’avons plus les ressources pour utiliser les terminaux numériques ?

Donc voilà pour moi tout ce qu’il y a dans le numérique responsable.

Je pense que, du coup, ça passe par pas mal de sensibilisation, notamment ne pas nourrir des fantasmes sur le tout digital.

Quand je vois des entreprises qui pensent que comme elles ont mis en place un site internet, ça va remplacer le travail du commercial. Non ! Ça facilite les mises en lien, effectivement. Mais par contre, ça ne remplace pas le travail d’un commercial ou d’un porte-parole.

Pour moi, il y a vraiment plusieurs pans, mais en tout cas qui visent à bien se rendre compte [que] le numérique, c’est un outil. Il aide à faire des choses, mais il faut aussi réfléchir à comment faire sans.

 

Lili [00:10:42]

Tristan et Christophe ont insisté sur le fait que le numérique responsable n’englobe pas que la dimension environnementale, mais aussi sociétale et économique, comme pour le développement durable finalement.

 

Tristan [00:10:54]

Alors, jusqu’à présent, j’ai beaucoup parlé des relations entre le numérique et le changement climatique.

Le numérique responsable, c’est un concept qui est plus large, qui repose sur ce qu’on appelle les trois P. In English dans le texte : people, planet et prosperity.

Donc c’est du numérique qui est responsable. C’est-à-dire qu’il ménage les trois composantes que je viens de citer.

Donc d’une part, la planète. Et la planète ce n’est pas simplement la problématique du réchauffement climatique, qui est une problématique fondamentale et essentielle. D’après moi, c’est peut-être le plus gros défi que l’humanité doit résoudre au XXIᵉ siècle.

Donc, c’est très important le changement climatique, mais il n’y a pas que ça.

Toujours au niveau de la planète, il y a une problématique de biodiversité. Le fait est qu’aujourd’hui on assiste à un effondrement de la biodiversité.

On considère qu’on est en train d’entrer dans la sixième extinction de masse. C’est-à-dire qu’il y a des espèces qui disparaissent tous les jours.

Et donc, moins les écosystèmes sont variés, plus ça pose des problèmes de résilience. Si jamais il y a une maladie qui se déclare, l’écosystème peut s’effondrer beaucoup plus vite. Donc ça, c’est un deuxième défi qui est très, très important au niveau de la planète.

Mais [le numérique responsable], c’est pas juste la planète. Dans le numérique responsable, il y a une partie people. C’est-à-dire qu’il faut que les gens, qui sont les utilisateurs et les contributeurs au numérique, soient respectueux de leurs conditions.

Parmi les sujets auxquels on peut penser, il y a bien entendu un sujet que vous connaissez bien, puisque vous l’avez déjà abordé ici, c’est celui de l’accessibilité.

C’est-à-dire que si on met en place des processus numériques, mais qui sont pas accessibles et qui ne sont donc pas utilisables ou difficilement utilisables par des personnes qui ont des besoins spécifiques.

Si l’outil numérique n’est pas adapté, on ne leur rend pas service. On ne les prend pas en considération. Ce serait un échec d’un point de vue numérique responsable et ce n’est pas directement lié à la planète.

Et puis enfin, le troisième P, c’est la prosperity, la prospérité. Il est important que les organisations qui font du numérique responsable gardent à l’esprit leurs objectifs business.

Il faut qu’elles soient rentables, parce que sinon elles n’ont pas intérêt à aller vers le numérique responsable. Et donc elles n’y vont pas.

Et donc à ce moment-là, elles ne sont pas responsables. Elles ne font pas attention à la planète, elles ne font pas attention aux gens. Et c’est un numérique qui dessert à la fois les gens et la planète.

 

Christophe [00:13:31]

Justement le numérique responsable, c’est un peu ce tout. Pour moi, c’est comme ça que je le schématise.

Quand je fais des formations auprès des étudiants, je schématise un grand tout qui serait le numérique responsable. Et à l’intérieur, il y aurait des engrenages.

Des engrenages qui seraient justement l’écoconception, l’accessibilité, tout ce qui est de l’éthique liée au RGPD, ce qui est lié à la performance, l’inclusion, la durabilité, la sobriété, la sécurité. Enfin bref, un ensemble d’engrenages.

Et chaque fois qu’on influence un engrenage, ça influence les engrenages qui sont à côté. C’est-à-dire que l’expert [ou l’experte] en accessibilité, sans savoir, va aussi faire un petit peu d’écoconception. Ou en tout cas, ça aura des conséquences qui iront sur les thématiques voisines.

Alors le numérique responsable, pourquoi on dit responsable ? Parce que si on prend juste le volet environnemental sur la partie écoconception, c’est juste l’environnement. Là où le numérique responsable est beaucoup plus large.

C’est pour ça qu’il y a plusieurs engrenages. Et en fait, il tient compte des bénéfices du développement durable. Les piliers du développement durable, pour les rappeler, c’est l’économie, le sociétal et l’environnemental. Donc ça tient compte de ça et c’est au service de ça.

 

Lili [00:14:42]

Pour que l’application professionnelle soit plus concrète, Margo nous explique comment ces différentes dimensions s’expriment dans son entreprise.

 

Margo [00:14:51]

Chez Improved Impact, on a vraiment mis dès le départ cet objectif d’impact global. Pour nous, le numérique responsable, ce sont les personnes et la planète.

On ne trouve pas normal de faire des sites éco conçus, qui excluent 24 % de la population.

Et on ne trouve pas ça non plus normal qu’il y ait des sites qui soient accessibles à [toutes et] tous mais qui pollueraient de façon anormale. Parce qu’on n’aurait pas pris en considération son empreinte et les ressources utilisées par cet outil numérique.

 

Lili [00:15:26]

Pour finir, Florian fait le point sur ce qu’implique le numérique responsable.

 

Florian [00:15:31]

Le numérique responsable, pour moi, c’est utiliser de manière raisonnée le numérique. C’est-à-dire vraiment stopper cette boulimie continuelle du toujours plus vite avec la 5G ou toujours plus net avec l’ultra full HD, 4K, etc.

Je pense qu’on arrive à un point où on n’a pas besoin de ces choses-là qui consomment énormément de ressources.

 

Topo sur la pollution numérique

Les sources de pollution numérique

Lili [00:15:52]

On le voit, ou plutôt on l’entend, le numérique responsable est la solution concrète pour faire face à l’impact négatif du numérique sur l’environnement, l’humain et la société. Parmi les impacts négatifs, il y a la pollution numérique. Mais qu’est-ce que c’est exactement ? Tristan et Christophe éclaircissent le concept.

 

Tristan [00:16:11]

Dans la notion de pollution numérique, il y a deux choses qui sont très différentes qu’il faut vraiment séparer, sinon on n’arrive pas à bien réfléchir en fait.

Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre, ce n’est pas de la pollution. Là, je suis en train de parler, j’émets des gaz à effet de serre. En l’occurrence, j’émets du dioxyde de carbone, du CO2. C’est normal.

Et à doses normales, si j’aère régulièrement ma maison, je ne vais pas mourir de présence de CO2. Et donc je ne peux pas vraiment parler d’une pollution.

C’est un vrai problème néanmoins, l’abondance de CO2 comme je l’expliquais, plus il y a du CO2, qui est un puissant gaz à effet de serre, plus on fait du changement climatique, et plus ça pose de problèmes à l’humanité sur le moyen terme.

L’autre problème, c’est celui de la pollution en tant que telle. C’est-à-dire d’avoir des produits qui ne sont pas bons pour la santé un peu partout. Et effectivement, le numérique, comme toute activité humaine, toutes les mines en particulier, ça pollue.

C’est-à-dire que pour trouver des matériaux qu’on va ensuite utiliser dans la fabrication d’ordinateurs, de claviers, de souris, d’écrans, de processeurs de mémoire, de disques durs, de SSD, etc.

Tout ça, c’est des minerais qu’il faut aller chercher dans le sol. Donc localement, ça pose des problèmes de pollution. Il y a des rejets dans l’air, il y a la pollution dans l’eau des rivières, etc.

Et puis, ensuite, c’est l’utilisation avec la fabrication d’une énergie électrique sur la base d’énergie primaire. Donc quand on fait brûler du charbon, ça fait une pollution au charbon. Du gaz ou du pétrole, mais le nucléaire aussi.

Évidemment, il y a ces déchets nucléaires qui sont dangereux. Et ça aussi c’est potentiellement un problème de pollution.

Donc le numérique a ces deux problèmes. La pollution de facto sur les usines et la fabrication de l’énergie électrique, et puis sur la génération de gaz à effet de serre, qui sont deux choses complètement séparées.

 

Christophe [00:18:46]

Dans le volet numérique responsable, j’ai parlé d’écoconception. L’éco conception est directement impliquée dans la pollution numérique.

Alors la pollution numérique, effectivement, ça ne se voit pas. On ne l’imagine pas. Même si c’est un sujet qui commence à être un peu plus abordé depuis deux ou trois ans.

Mais jusqu’ici, on pensait que le numérique c’était bien pour la planète. Il fallait la sauver, donc on devait tout numériser.

On a un petit peu changé, parce qu’on s’est rendu compte qu’en fait il y a un impact. Il y a un acte de pollution. Il y a un impact environnemental, sociétal.

Juste sur le pôle de la pollution numérique, on estime aujourd’hui que quand on fait l’ACV du numérique, donc l’Analyse de Cycle de Vie de ce secteur-là, qui est un vrai secteur industriel maintenant, on se rend compte que 80 % de l’impact est lié à la fabrication des équipements.

Tous les équipements qui nous entourent. Donc les tablettes, les écrans télé, les ordinateurs, les objets connectés.

On le sait maintenant, l’impact est du côté de la fabrication. Dans l’analyse de cycle de vie, après, vous avez l’usage et à la fin de vie, le déchet.

Et donc la fabrication, c’est le plus gros poste. Ensuite, du côté des usages, une fois qu’on a le terminal chez nous, on estime que l’impact environnemental, donc la pollution du numérique quand on l’utilise, c’est essentiellement lié à la bande passante, qui est occupée par 80 % de la vidéo en ligne.

Donc tout ce qui est streaming, YouTube et Netflix, pour en citer quelques-uns, Dailymotion, Vimeo, Disney+, Amazon prime, Ulule en Asie etc. Donc ça, ça mange 80 % de la bande passante.

C’est la plus grande différence comparé à 1995. Globalement, les pages Web pesaient 50k en moyenne. Aujourd’hui, une page Web dépasse largement les 2 mégas. Ça inclut de la vidéo, ça inclut du javascript et du code de plus en plus gros.

On retrouve quand même une autre pollution, et celle-ci on la voit très bien, c’est les déchets. Alors on a de la chance en France, on a quand même des filières de recyclage, de captation de ces déchets, qui sont quand même bien évoluées.

Mais globalement, dans le monde, on considère qu’on est pas loin de 90 % des déchets qui sont hors circuit. Donc en dehors des filières de recyclage. Et ça va finir dans des décharges à ciel ouvert. Il y en a au Ghana, en Asie du Sud-Est.

C’est sur des kilomètres carrés d’empilement d’équipements et de matériels. Vous avez des familles qui vivent dessus, qui font fondre ces équipements pour récupérer les substances que contiennent vos éléments.

Parce que dans ces appareils-là, j’ai oublié de le préciser, mais s’il y a un impact côté fabrication, c’est parce qu’il faut aller chercher du minerai. Le minerai ensuite se trie.

Pour trier le minerai dans toutes ces terres, il faut utiliser beaucoup d’eau et de chimie aussi. Donc il y a de la pollution chimique pour ensuite fabriquer des matériaux. Et ensuite, partant de ces matériaux, fabriquer nos appareils.

Donc c’est tout cet impact-là qui, en bout de chaîne, arrive sous forme de déchets. Et c’est censé être récupéré malheureusement par des familles à l’autre bout du monde. Donc là-dessus, il y aussi un véritable impact.

 

Lili [00:21:48]

Margo nous rappelle que la partie web a aussi son rôle à jouer, même si elle est moindre comparée au reste.

 

Margo [00:21:55]

Alors moi, je suis spécialisée vraiment dans la partie web. Donc pour nous, la plus grande problématique, c’est le stockage des données. Même si c’est moins important et que ça pollue moins, ça a aussi son impact et il faut aussi agir sur ces éléments-là.

 

Lili [00:22:20]

Avant de passer aux chiffres, on aimerait attirer votre attention sur un point fondamental souvent oublié. L’impact psychologique de la pollution numérique. Ferréole nous a alerté sur l’importance de la prendre en compte.

 

Ferréole [00:22:33]

Moi, ce que je rajoute aussi à la pollution numérique, c’est vraiment cette notion de pollution mentale qu’elle génère. Avec un trop plein de contenus à produire et à recevoir.

Une pollution comportementale aussi. Les gens se soucient beaucoup plus du nombre de like que du bon sens de ce qu’ils publient. Et du coup, ça réduit un peu la prise de hauteur et la prise de recul.

 

La pollution numérique en chiffres

Lili [00:22:53]

La pollution numérique va donc bien au-delà du simple impact environnemental. L’impact est aussi humain. Pour nous faire prendre conscience de l’ampleur de ce phénomène, place aux chiffres de la pollution numérique. Margo, Agnès, Christophe et Anne nous font le topo.

 

Margo [00:23:09]

Alors souvent, on dit que la pollution numérique représente un nouveau pays. Voilà, c’est comme si un pays avait été créé et polluait tout autant.

C’est 4 % des gaz à effet de serre. C’est 10 % de la consommation mondiale d’électricité. Et c’est évidemment des chiffres qui ne cessent d’augmenter. Puisque le numérique est dans la vie de tous les jours, et de plus en plus.

On a les pays développés qui sont très en avance dessus. Mais on en a encore toute une partie de la population qui n’accède pas au numérique et qui va y accéder dans les années à venir.

Donc en fait toute cette pollution va ne faire qu’augmenter si on n’y prend pas garde.

 

Agnès [00:23:49]

Si par exemple, je parle des émissions de gaz à effet de serre : 6,7 %. Si jamais on ne change pas nos habitudes, on est à 6,7 % de l’empreinte nationale. Donc c’est plus que le secteur aérien.

Si je parle des déchets, il y a un chiffre qui revient souvent : à peu près 53 millions de tonnes de déchets électroniques par an.

Ce flux de déchets, c’est le plus gros flux de déchets au monde. C’est celui qui augmente le plus vite par rapport aux déchets liés à la nourriture, par rapport aux déchets liés à l’agriculture.

Il n’y a rien qui ne bat les déchets électroniques. Et on dit souvent que ces millions de tonnes de déchets électroniques, là, ça représente à peu près 5000 Tour Eiffel. Donc c’est comme si chaque année, on avait 5000 Tour Eiffel qui gisaient un peu partout dans le monde.

Il faut savoir que la problématique des déchets électroniques est double. Il y en a beaucoup, mais en plus, ça finit là où nous en Occident, on le voit peu.

Ça finit bien souvent dans des pays asiatiques ou africains et ça cause encore toute une suite de problématiques sociétales.

 

Christophe [00:24:51]

Si vous voulez voir des chiffres, je peux vous conseiller un site qui s’appelle internetlivestats.com. Et là, vous verrez des chiffres qui bougent en temps réel.

Vous verrez la consommation et l’usage qui est fait d’Internet à la seconde près. Ces chiffres-là reviennent à zéro chaque jour.

Et vous verrez qu’il y a des milliards de mails qui sont échangés toute la journée, qu’il y a des quantités de vidéos qui sont uploadées, qui sont vues.

Vous avez aussi des millions d’équipements vendus, des ordinateurs, des smartphones. Une quantité d’énergie, d’électricité consommée. Voilà, donc vous pourrez aller voir ça en temps réel.

 

Les personnes concernées par la pollution numérique

Lili [00:25:29]

La liste pourrait être encore longue, mais on ne veut pas vous plomber le cerveau avec trop de chiffres. Ce qui est important, c’est de comprendre et agir pour réduire la pollution numérique. D’ailleurs, tout le monde a son rôle à jouer, comme nous le rappellent Florian et Ferréole.

 

Florian [00:25:45]

Alors concrètement, c’est tout le monde. Au même titre que tout le monde va être concerné par l’impact de l’alimentation, qui a aussi un gros impact, ou le transport. Le numérique, tout le monde est concerné.

Quand vous allez regarder Netflix, par exemple, quand vous allez regarder une vidéo sur YouTube, quand vous allez acheter un smartphone tous les deux ans alors que le vôtre marche encore.

En fait, tout le monde est concerné. C’est important de le savoir, parce que le numérique est vraiment ancré partout, dans tous les secteurs.

 

Ferréole [00:26:14]

Effectivement, c’est un peu tout le monde. Bien évidemment, il y a les constructeurs.

Il y a des lois qui sont en train de passer sur le numérique responsable et qui incitent du coup à faire attention dès la construction. Ce n’est pas de notre fait à nous utilisateurs.

Par contre, nous utilisateurs, on a le pouvoir de choisir. Pour moi, il y a vraiment pas mal de choses qu’on peut faire en partant du principe que le bon déchet, c’est celui qu’on ne produit pas.

 

Lili [00:26:38]

On s’est demandé si certaines personnes n’avaient pas plus leur rôle à jouer que d’autres. Christophe nous a bien fait comprendre que c’est nous, en tant qu’individu, qui avons le plus d’impact sur la pollution numérique.

 

Christophe [00:27:16]

Je rappelle quand même 2030… Pourquoi 2030 ? C’est juste qu’on s’est engagés sur la COP21 à réduire l’empreinte environnementale de chacun, de chaque pays.

En France, on évalue entre 10 et 11 tonnes de CO2 par an et par Français. Il faut qu’on réduise par cinq pour aller à 2.

Donc pour le coup, on n’a pas le choix. On est déjà mêlés à ça en fait.

Si on prend la courbe du numérique, on explose par plus de deux ou trois. Or il faudrait diviser par cinq cette courbe-là, donc faire totalement l’inverse.

Et justement, quand on regarde l’analyse de cycle de vie du numérique, on a tendance à le diviser en trois pôles. D’un côté, les data center, les centres de calcul, les centres d’hébergement, les centres de données.

Donc, ce qu’on imagine bien, les grands supermarchés, avec des racks de disques durs qui s’empilent à la verticale, qui doivent être complètement refroidis et alimentés par des câbles, parce que ça chauffe énormément.

Ensuite, sortant de ces datacenters, vous avez donc tout ce qui est câbles et infrastructures, donc les réseaux.

Donc c’est les câbles sous-marins, c’est les satellites, les relais dans les villes, c’est les bornes, c’est les câbles éventuellement que l’on peut prendre aussi de notre box jusqu’à notre ordinateur. Donc ça, c’est ce qu’on appelle les réseaux. C’est le deuxième tiers.

Et le troisième tiers, c’est tous les terminaux. Tous les équipements. C’est les écrans, les smartphones.

Donc ça, c’est les trois tiers. Et on a tendance à croire que c’est le data center qui est extrêmement consommateur, impactant. Et en fait, quand on fait les mesures, l’impact est clairement du côté des terminaux.

Donc c’est-à-dire que c’est l’utilisateur qui est responsable. Donc c’est vous, c’est moi, c’est nous.

Et ça, ça se mesure en énergie, en gaz à effet de serre, en ressources abiotiques consommées, en déchets produits, en eau nécessaire pour fabriquer ces appareils.

C’est parce qu’il y a un facteur de plus de 500 on va dire, entre les équipements dans les datacenters et les équipements que nous on a au jour le jour. Entre la montre, le téléphone, la tablette, l’ordinateur, l’ordinateur du travail, le deuxième écran, la télé.

Donc, clairement, [l’impact] est de notre côté, du côté des utilisateurs.

 

Lili [00:29:27]

Évidemment, certaines personnes sont plus concernées que d’autres. Margo nous a expliqué que ça dépend de leur capacité d’accès au numérique.

 

Margo [00:29:34]

Alors effectivement, tout le monde n’est pas concerné au même niveau.

Il y a différentes problématiques qui font que les personnes n’ont pas accès au numérique.

Donc soit parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers de s’acheter un smartphone ou un ordinateur. Soit parce qu’elles vont vivre dans une zone dite blanche, donc sans réseau. Que ce soit en France ou dans d’autres pays. Ça touche le monde entier.

Et après il va y avoir tous les problèmes d’accessibilité numérique, où là les outils d’assistance ne vont pas pouvoir compenser le handicap de la personne.

On a aussi de plus en plus de seniors, qui ont des capacités cognitives qui diminuent. Et si les données ne sont pas transmises correctement, du coup, ils ne peuvent pas y accéder.

On parle aussi beaucoup d’illectronisme : des gens qui ne savent pas utiliser le numérique. Et là, attention, ça ne touche pas que les seniors ou les personnes défavorisées.

Ça touche aussi nos adolescents, qui savent très bien communiquer sur les réseaux sociaux, mais qui sont incapables derrière d’utiliser des outils numériques correctement.

Donc en fait tout le monde peut être touché à un moment. Même si bien évidemment, il y a des populations, que je viens citées, qui sont des cas plus problématiques que d’autres.

 

mesurer votre empreinte carbone numérique pour la réduire

Lili [00:30:50]

Comment est-ce qu’on peut se rendre compte de la pollution que l’on engendre ? Margo nous explique comment on peut mesurer son empreinte numérique, que l’on soit une entreprise ou un particulier.

 

Margo [00:31:00]

Pour les entreprises, c’est assez simple. Il existe des outils et des calculs qui aujourd’hui font consensus au niveau éco responsabilité. Il existe plusieurs sites qui permettent de tester l’empreinte environnementale de son site internet.

Et après, il y a des entreprises spécialisées qui viennent dans les entreprises [pour] vraiment calculer toute l’empreinte numérique de toute votre DSI, donc du système informatique ou du système d’information de l’entreprise.

Pour nous, particuliers et [citoyennes et] citoyens, c’est beaucoup plus difficile. Mais il y a quand même l’ADEME qui a fait un gros travail et qui a mis des outils en place, qui nous permettent un peu mieux de se rendre compte de l’impact qu’on peut avoir.

Quand on fait une recherche web par exemple, ça produit 2 grammes de CO2. Ça permet d’avoir un peu une idée de ce que peuvent produire nos mails, [etc.].

Donc sur l’ADEME, il y a pas mal de petits outils qui peuvent nous aider à mieux prendre conscience de notre impact.

 

Lili [00:32:03]

Tristan attire aussi notre attention sur le fait que ce sont nos décisions par rapport à nos modes de vie qui vont avoir le plus d’impact pour réduire notre empreinte environnementale.

Il nous a aussi partagé un outil pour nous donner des pistes sur les actions que l’on peut entreprendre dès maintenant. On reviendra sur les actions que vous pouvez mettre en place dans les prochains épisodes de la série.

 

Tristan [00:32:23]

Le problème il est de changer nos habitudes, de changer nos croyances, de changer nos rêves et de changer nos plans. Et tout ça, c’est super compliqué.

Vous allez sur nosgestesclimat.fr. [L’outil] vous pose des questions et il va vous dire combien vous émettez de gaz à effet de serre. Parce qu’il calcule d’après les réponses que vous avez données.

Et vous allez tomber sur un résultat quelque part entre 5 et 20 tonnes d’équivalent CO2 [par an]. Bon ok, maintenant il faut descendre à 2. Moi je suis à 5,6. Et pourtant je fais super gaffe.

 

Lili [00:33:00]

La moyenne des Français, c’est 7 non ?

 

Tristan [00:33:03]

La moyenne c’est 11 et la médiane c’est 7. C’est-à-dire si tu prends le français moyen, si tu prends le français du milieu et si tu les classe tous par impact, celui du milieu, il est à 7.

 

Les enjeux du numérique

Lili [00:33:16]

Vous devez maintenant vous rendre compte que les défis à relever sont nombreux pour réduire notre empreinte carbone numérique. On a demandé à nos intervenants et intervenantes comment ils envisagent les enjeux du numérique.

 

Trois piliers du numérique : sobriété, éthique et ouverture

Christophe [00:33:29]

Si on place ça quand même dans un contexte global, l’humanité a à faire face à trois défis, et pas des moindres.

Il y a quand même le réchauffement climatique. Ça, tout le monde le connaît.

Il y a aussi la raréfaction des ressources. Puisqu’on est sur une planète finie.

Et le troisième, qui est une conséquence des deux premiers, de la surpopulation et de notre manière de consommer. C’est quand même la sixième extinction massive des espèces.

Donc soit on continue comme ça, soit on cherche à faire autrement. Et le parti pris justement du numérique responsable, de l’écoconception, c’est de partir sur plus de sobriété.

Parce que la courbe de croissance, si on la garde telle qu’elle est, elle va augmenter, mais avec les conséquences qui seront proportionnelles. Donc les enjeux, c’est plus de sobriété. Il faut viser la sobriété numérique.

Du côté des professionnels du numérique, c’est partir sur de l’écoconception. Et d’arrêter d’imaginer des interfaces extrêmement lourdes et de plus en plus obèses. On parle d’obésité numérique. Donc ça, c’est pour tous les services numériques.

Du côté des utilisateurs, c’est penser justement à réduire aussi sa consommation et ses usages. C’est l’idée de faire des choses plus éthiques aussi.

Là, je pense que l’Europe a enfin compris que la récréation sur les données personnelles, c’est fini. Elle met en place des lois actuellement, le RGPD, qui vont dans ce sens-là pour respecter les données personnelles et tout ce qu’on échange comme données.

Et puis c’est quelque chose à mon avis de plus ouvert. Là, l’Europe est aussi en train de casser un peu ça avec ces dernières propositions de loi. Avoir des choses qui sont moins fermées ou silotées par le fabricant.

Donc des choses plus ouvertes, ça veut dire peut-être plus open source aussi, plus d’accessibilité. C’est-à-dire permettre d’accéder à un numérique pour tous et pour toutes.

Voilà c’est ces 3 piliers-là [qui forment les enjeux de demain] de mon point de vue : sobriété, éthique et ouverture.

 

Un numérique, des numériques

Richard [00:35:24]

Les enjeux de demain, concernant le numérique, c’est surtout allonger la durée de vie des équipements et réduire notre dépendance au numérique.

Consommer moins de numérique, consommer moins d’équipements numériques et arrêter le gaspillage tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Et je parle vraiment d’une vision occidentale, bien évidemment. Puisque ça ne suffit pas de parler du numérique, mais des numériques.

Puisqu’en fait, le numérique qu’on connaît aujourd’hui dans les pays riches, ce n’est pas du tout le même numérique qu’on connaît dans les pays pauvres.

On a une surconsommation de produits numériques, comme tout autre activité finalement, dans les pays riches, au détriment des pays pauvres, qui subissent les dérèglements tels que l’on connaît du climat, de l’effondrement de la biodiversité, etc.

 

Une double dimension sociétale et environnementale

Agnès [00:36:21]

Donc, par rapport à ce que je viens de dire dans la définition du numérique responsable, qui pourrait se résumer à prendre en compte les gens qui fabriquent le téléphone et la planète, c’est quoi l’enjeu ?

L’enjeu, ce serait de prendre en compte justement cette double dimension sociétale, sociale et environnementale. Je suis bien trop souvent invitée à des tables rondes qui se focalisent uniquement sur la problématique environnementale.

Je pense que c’est facile dans les pays occidentaux de ne pas s’intéresser au reste. Parce que, comme je l’ai dit un peu plus tôt, le reste, c’est des pays qui sont loin de nous.

Récemment, j’ai participé à un colloque sur la colonisation du numérique, [qui montrait] à quel point on est quelque part en train d’être des colons, on va dire. Comme on a pu l’être en France pendant des années durant, notamment dans des pays africains.

A l’échelle plus globale, occidentale, on a le même comportement vis-à-vis du numérique.

En fait, on ne se préoccupe pas de ce qu’il y a dans notre poche. D’où vient le cobalt qui est nécessaire à la batterie de notre téléphone ? On ne se préoccupe pas des problématiques sociétales que ça a pu créer en Afrique. Et ça, c’est un vrai problème.

Les enjeux d’un numérique plus responsable seraient de certes s’intéresser à une pratique plus efficiente du point de vue environnemental, donc faire durer les téléphones pour qu’il y ait moins de déchets électroniques, etc. Ça c’est un vrai enjeu.

Mais aussi à lever le voile sur l’opacité de la chaîne d’approvisionnement.

À lever le voile sur qui sont les personnes qui vont extraire le cobalt en République démocratique du Congo ? Qui sont les personnes qui vont assembler les téléphones en Chine ? Quelles sont leurs conditions de travail ?

Ça, c’est des enjeux ultra importants dont on parle beaucoup moins.

 

Rendre la sobriété désirable et l’usage du numérique exclusif

Ferréole [00:38:01]

Les enjeux de demain pour un numérique responsable, pour moi, c’est vraiment la notion de rendre la sobriété désirable.

Je sais que c’est un vaste sujet. On pourrait faire une thèse dessus. Il dépasse notre cadre. Mais une partie de la solution, elle est là.

En fait, ce serait plus globalement, au lieu du toujours plus, que le juste nécessaire devienne la manière de procéder, la manière de faire.

Parce qu’on a tendance à être dans une société où on fait d’abord sans se poser des questions. Après éventuellement, on mesure les résultats de ce qu’on a fait. On évalue parfois les impacts. Et puis éventuellement, on compense.

Je ne suis pas très pour la compensation. Enfin, je ne suis pas pour la compensation dans le sens où il y a beaucoup de greenwashing derrière. Un aéroport neutre en carbone, c’est insensé.

Après, je pense que ce qu’il faut d’abord, c’est faire en éco concevant pour éviter tout ce qu’on peut éviter. C’est vraiment être sur le juste nécessaire.

Et pour moi, pour le numérique responsable, dans les enjeux, c’est vraiment qu’on puisse arriver à ça. À montrer qu’on peut faire moins, mais mieux.

On arrive à rendre un dispositif tout aussi performant qu’un dispositif très gras numériquement. Et ça, c’est un premier enjeu.

Et le deuxième enjeu pour moi, mais je pense que personne n’est vraiment mûr. Ce serait arriver à faire prendre conscience de manière large de l’importance de réserver Internet pour des usages qui ont du sens, pour des usages qui sont essentiels.

Je sais que c’est compliqué parce qu’en fait les gens ont une dépendance quasi affective avec leur portable, avec leurs applis.

Mais en fait, je pense que ça serait chouette qu’il y ait une réflexion plus globale, de se dire : « voilà, j’économise le numérique pour le réserver aux usages utiles ».

Parce qu’aujourd’hui, on a de l’électricité en abondance, mais est-ce que ce sera le cas demain ? C’est pas sûr. En fait, il y a vraiment cet enjeu-là.

L’idée, ce n’est pas de refuser le progrès. Mais c’est de se dire comment je l’utilise pour l’essentiel.

Et un troisième enjeu aussi dans le numérique responsable, c’est arriver à faire prendre conscience de la nécessité de s’affranchir de l’hégémonie malsaine des GAFAM.

Faut surtout pas oublier que si c’est gratuit, c’est toi le produit.

Alors ok, google c’est pratique, mais il ne faut pas oublier à quel prix. Au prix de nos données, au prix de notre construction intellectuelle.

N’oublions pas aussi les algorithmes qui nous proposent des sujets en lien avec ce qui nous plaît. Donc ils contribuent à nous enfermer dans des bulles d’opinions.

Pour moi, ce ne sont pas des comportements qui sont intéressants pour avoir un esprit éclairé.

J’aime bien, il y a cette phrase de Snowden qui dit « les hommes préfèrent le confort à l’humanité ». Je crois que c’est exactement ce qui se passe avec Google.

Et j’aimerais bien que les gens se rendent compte que créer une adresse sur Gmail, c’est pratique. OK, ça ouvre plein de services, d’accord. Mais [savoir] ce qu’il y a derrière.

Voilà pour moi les enjeux qu’il y aurait pour demain, en partie.

 

Anticiper des arbitrages inévitables

Anne [00:40:53]

Déjà, nous n’allons pas pouvoir continuer à utiliser le numérique comme aujourd’hui, de manière illimitée alors que nous avons des ressources limitées.

Donc il y aura forcément des arbitrages sur les usages à un moment donné. Donc est-ce qu’on les subit parce qu’on n’aura plus le choix ? Ou bien est-ce qu’on les anticipe ? Est-ce qu’on planifie ?

C’est un peu comme tous les sujets liés à l’environnement, finalement. Plus nous attendons, plus nous aurons à faire face à des décisions arbitraires et injustes. Donc, il faut planifier.

 

Les leviers pour construire le numérique de demain

La sobriété numérique

Lili [00:41:26]

Nous faisons donc face à des enjeux de grande ampleur pour construire le numérique de demain. Pour y parvenir, il existe des leviers à mobiliser. Il y en a un fondamental : la sobriété numérique. Murielle nous explique ce que c’est et en quoi ça consiste.

 

Murielle [00:41:42]

Donc si on revient à l’étymologie du terme sobriété. La sobriété, ça vient du latin « sobrietas », qui signifie mesure, modération, tempérance.

Et la sobriété appliquée au numérique, ça va donc être un usage raisonné des produits et des services numériques. Donc qui correspondent à de réels besoins.

Par exemple, [une Française ou] un Français, il possède une dizaine de terminaux. C’est énorme. On n’a pas besoin d’autant d’écrans. Il faut vraiment s’ajuster aux besoins.

Et sinon, la sobriété numérique, c’est une expression qui a été forgée en 2008 par GreenIT.fr pour désigner la démarche qui consiste à concevoir des services numériques plus sobres et à modérer ses usages numériques quotidiens.

C’est une expression qui a été ensuite reprise par de nombreux rapports : les rapports du Shift Project, le rapport du Cigref. Et aujourd’hui, tout le monde parle de sobriété numérique.

Il y a plusieurs moyens de tendre vers la sobriété numérique. Il y a l’écoconception, par exemple. En rendant les solutions numériques plus efficaces et moins gourmandes, ça contribue à réduire l’empreinte environnementale du numérique.

Et on sait maintenant que c’est la phase de fabrication qui est la plus impactante. Donc, une autre façon d’œuvrer à la sobriété numérique, c’est de diminuer le nombre d’équipements, ainsi que son taux de renouvellement.

Et il y a de nombreux avantages. Donc au niveau international, ça peut réduire les effets environnementaux et sociaux liés à la fabrication et à la fin de vie des équipements.

Et au niveau sociétal par exemple, si on prend l’exemple de l’écoconception, ça va favoriser l’accessibilité, ça va améliorer l’expérience utilisateur. Ça va permettre de se différencier des concurrents, d’être mieux référencés par les moteurs de recherche.

Et ça va aussi permettre à l’économie sociale et solidaire (ESS) de se développer. Puisque les entreprises de l’ESS sont des acteurs historiques de la seconde main. Par exemple, il y a les Ateliers du Bocage.

Si on donne les équipements, ça peut aider à réduire la fracture numérique. Et puis, au niveau individuel, évidemment, ça allège la charge mentale, la dépendance aux écrans. Donc c’est une démarche vraiment vertueuse.

 

La transition écologique

Lili [00:43:52]

Florian, quant à lui, nous parle d’un autre concept fondamental : la transition écologique numérique.

 

Florian [00:44:01]

Ça va être un subtil mélange entre un usage continuel… Parce que je ne vois pas le monde arrêter d’utiliser le numérique, parce que ça fait vraiment partie du monde de maintenant.

Mais c’est un mélange entre l’utilisation qu’on va en faire et le temps qu’on va allouer à cette utilisation. Par exemple, au lieu de binge watcher une série pendant deux jours, essayez de monter son usage à 1 h ou 2 d’internet par jour.

C’est vraiment d’aller vers la qualité plutôt que la quantité.

Quand on est en entreprise, on utilise le numérique de manière, j’ai envie de dire plus raisonnée que quand on est chez soi.

En général, on ne fait pas spécialement de streaming quand on est au boulot. On va utiliser des outils type Word, Excel ou autre pour la bureautique. On va utiliser des Photoshop ou autre quand on est dans la communication.

Mais c’est chez nous, en tant que particuliers, qu’on va le plus polluer dans notre usage. C’est chez nous qu’on va regarder du streaming qui polluera vraiment.

La chose que les organisations pourraient faire, c’est faire attention au renouvellement de leur parc informatique. Essayer de faire durer un peu plus longtemps leur matériel, plutôt que de le renouveler tous les 2, 3, 4 ou 5 ans.

C’est garder ça un peu plus longtemps, parce que c’est vraiment tout ce qui est matériel informatique et numérique qui pollue le plus.

 

L’obsolescence programmée

Lili [00:45:25]

Un autre pilier fort du numérique responsable, c’est la lutte contre l’obsolescence programmée. Agnès nous en parle et nous donne des pistes pour agir à notre échelle.

 

Agnès [00:45:35]

Ce qui est cool, c’est que déjà on en parle. C’est bien, on en parle de plus en plus.

Il y a une association en France, Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP) qui existe, qui fait beaucoup de sensibilisation là-dessus. C’est très bien. Il y a des associations de consommateurs qui font ça aussi.

Donc déjà, la première chose à faire, c’est de prendre conscience de tout ça, de comprendre ce que c’est que l’obsolescence programmée.

Mais en gros, la première étape, ce serait que les gens s’intéressent à ça et essayer de comprendre en quoi elle se matérialise dans les appareils qu’on veut acheter. Que ce soit un smartphone ou un ordinateur portable ou n’importe quel autre appareil numérique.

Et ensuite de pouvoir changer leur comportement.

Typiquement l’indice de durabilité qui va arriver en 2024, l’indice de réparabilité, sont des outils à mon avis, certes limité parfois, en tout cas pour l’indice de réparabilité, mais ce sont des outils intéressants pour proposer au consommateur de changer son rituel d’achat.

Donc je ne vais pas acheter un téléphone juste parce qu’il est beau et qu’il brille, qu’il se plie, etc. On va aussi acheter un téléphone sur des critères qui touchent à sa réparabilité.

Est-ce que j’ai la garantie d’avoir des pièces détachées pour pouvoir le réparer ? Soit moi-même, soit via un repair shop sur les trois ou quatre prochaines années à venir.

Ça, c’est des trucs, peut-être qu’on s’y intéressait peu il y a quelques années, et ce serait intéressant que de plus en plus, on s’y intéresse.

Parce que la réparabilité elle est clé pour accroître la durabilité du produit. Donc l’enjeu, ce serait de pouvoir s’intéresser à ça.

 

Questionner ses usages numériques

Lili [00:47:06]

On le voit, il y a du pain sur la planche et beaucoup de changement de comportement à amorcer. Chez Hippocampe, on pense qu’il n’est jamais trop tard pour se lancer.

Nous, c’est à l’occasion de la 25ᵉ année que nous avons entamé notre transition éthique. Comme quoi.

En tout cas, s’il y a bien une chose à retenir, c’est de vous poser les bonnes questions, comme nous l’a rappelé Anne, entre autres.

 

Anne [00:47:28]

Moins d’équipements qui durent plus longtemps. Et se demander pourquoi faire.

Donc en un, c’est réduire le nombre d’équipements qu’on a, soit à titre personnel, soit à titre professionnel. Combien on a de smartphones, combien on a d’écrans ?

En entreprise, on va optimiser son parc informatique. Ça réduit les coûts en même temps, c’est pratique.

Et puis en deux, c’est vraiment se poser la question du besoin, de l’usage. Donc éco concevoir les services numériques pour que les gens n’aient pas l’impression que les ordinateurs ou les téléphones qu’on a actuellement rament.

Donc si on a des logiciels, des services plus légers, on n’aura pas l’impression que le PC rame. Et on les changera pas.

 

Conclusion

Lili [00:48:21]

Nous faisons face à de sacrés enjeux concernant la réduction de l’empreinte environnementale et sociétale du numérique. Une montagne de défis qui peut nous sembler dure à gravir.

L’idée, avec ce premier épisode, c’est de vous en faire prendre conscience, pas de vous faire peur. En effet, l’éco anxiété est vite arrivée quand on se prend la claque de la réalité climatique.

Heureusement, il existe un tas de solutions que l’on peut mettre en place à tous les niveaux et au fur et à mesure. L’objectif : ne pas se laisser abattre, mais se mettre à agir à son rythme et à son échelle.

En plus, nous ne sommes pas seuls. De nombreuses entreprises, ainsi que le gouvernement se mettent aussi à agir. Il existe d’ailleurs des lois et des référentiels pour accompagner ces évolutions.

C’est d’ailleurs le sujet de notre deuxième épisode sur le cadre légal autour du numérique écoresponsable.

D’ici-là, on vous propose de réfléchir à une action que vous pouvez mettre en place à votre échelle. Que ce soit du côté personnel ou dans votre activité professionnelle.

A très vite pour le prochain épisode.

Merci beaucoup !

 

Marine [00:49:35]

Cette série de podcasts fait partie du projet éthique de l’agence Hippocampe.

Notre mission : rendre le Web et l’entreprise plus éthiques.

Nos trois objectifs : rendre nos pratiques encore plus humaines, renforcer notre sensibilité écologique et opter pour une gouvernance transparente.

Chaque trimestre, on s’intéresse donc à un objectif et une initiative qu’on veut mettre en place pour y répondre. Retrouvez toutes nos initiatives sur notre blog E-bullitions, un outil pour la croissance numérique éthique des entreprises.

 

 

Hippo’dcast, un podcast qui vous plonge dans nos enquêtes sur l’éthique en entreprise et sur le web.

 

Réalisé avec bienveillance par Lili et Marine de l’agence web Hippocampe, une agence en pleine transition éthique.

 

Et la suite ? 

Après avoir posé les bases du numérique écoresponsable, on vous expose le cadre légal qui l’entoure.

Lois, obligations, échéances… Bref, on fait le point dans le deuxième épisode de cette série.

Sortie prévue dans les semaines à venir !

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